Il y a ce moment très particulier, juste après une rencontre. Le trajet du retour, le silence dans le métro, et le film qui repasse en boucle : « j'ai trop parlé », « ma blague est tombée à plat », « il y a eu ce blanc de trois secondes ». Au bout de vingt minutes de ce régime, le verdict tombe tout seul : *ça n'a pas pris*.

Sauf que ce verdict, vous l'avez rendu sans preuve. Et la recherche en psychologie sociale dit, de façon remarquablement constante, que vous vous trompez — presque toujours dans le même sens.

Le « liking gap » : vous avez plu plus que vous ne le croyez

En 2018, une étude publiée dans *Psychological Science* a donné un nom à cet écart : le **liking gap**, l'écart entre ce qu'une personne croit inspirer à l'autre et ce que l'autre pense réellement d'elle. Les travaux menés depuis montrent que la plupart des gens sous-estiment à quel point les autres les apprécient et apprécient leur compagnie (Liking gap, synthèse des travaux).

Le dispositif d'origine est intéressant parce qu'il ne s'est pas limité au laboratoire. Trois situations ont été observées : des inconnus qui se rencontrent pour la première fois, des adultes qui apprennent à se connaître pendant un atelier, et des étudiants de première année qui partagent une chambre pendant une année universitaire. Dans les trois cas, les participants se sont estimés moins appréciés qu'ils ne l'étaient en réalité. L'écart apparaît aussi bien après des conversations courtes que longues — et chez les étudiants, il a persisté pendant presque toute la durée de l'année.

Autrement dit : ce n'est pas un trac de débutant qui se dissipe au bout de dix minutes. C'est une erreur de lecture durable.

Pourquoi on se trompe à ce point

Trois mécanismes simples, que vous reconnaîtrez sans doute.

  • **Vous êtes le seul à entendre votre monologue intérieur.** Vous vous jugez sur tout ce que vous auriez voulu dire ; l'autre vous juge sur ce que vous avez réellement dit.
  • **Personne ne vous dit qu'il a passé un bon moment.** La politesse ordinaire produit des signaux tièdes : un sourire, un « c'était sympa ». Rien qui ressemble à un retour explicite. En l'absence d'information, votre cerveau remplit le vide avec votre pire hypothèse.
  • **Vous confondez gêne et désintérêt.** Un blanc, une hésitation, une question maladroite : vous les classez comme des fautes, alors que l'autre, occupé à gérer ses propres hésitations, ne les a souvent même pas enregistrées.
Des mains autour de verres de thé, dans une conversation à table
Photo d’illustration

L'erreur commence même avant la rencontre

Le décalage ne concerne pas seulement l'après. Il sabote aussi l'avant.

**On croit préférer le silence.** Dans une série de neuf expériences, Nicholas Epley et Juliana Schroeder ont demandé à plus de 800 personnes faisant un trajet quotidien d'engager la conversation avec un inconnu, de rester seules, ou de voyager comme d'habitude. La majorité prévoyait que rester seule serait plus agréable. Les résultats sont allés dans l'autre sens : se connecter à autrui rendait le trajet plus positif que ce que les participants anticipaient (Epley & Schroeder, *Journal of Experimental Psychology: General*, 2014).

**On croit que les sujets profonds mettent mal à l'aise.** Michael Kardas, Amit Kumar et Nicholas Epley ont mené douze expériences auprès de plus de 1 800 participants, en invitant des inconnus à dépasser la conversation de surface. Les échanges se sont révélés moins gênants, plus agréables et plus connectants que ce que les deux personnes avaient prévu. Le frein principal n'est pas le désintérêt de l'autre : c'est la conviction qu'il ne veut pas vous connaître (*Overly shallow?*, Journal of Personality and Social Psychology, 2022).

**Et cette peur se travaille.** Gillian Sandstrom, Erica Boothby et Gus Cooney ont conçu une intervention d'une semaine, sous forme de jeu de piste consistant à repérer, aborder et faire parler des inconnus. Comparés à un groupe témoin, les participants sont devenus moins pessimistes sur le risque d'être rejetés et plus confiants dans leur propre capacité à mener une conversation (Sandstrom, Boothby & Cooney, *Journal of Experimental Social Psychology*, 2022).

C'est une bonne nouvelle très concrète : l'aisance n'est pas un trait de caractère distribué à la naissance. C'est une compétence qui se recalibre à l'usage.

Pendant ce temps, en France

Ce biais ne tombe pas dans un décor neutre. L'étude Solitudes 2025 de la Fondation de France, menée avec le CERLIS et le Crédoc auprès de plus de 3 000 personnes en juillet 2025, dresse un état des lieux sans détour : 11 % des Français sont physiquement coupés des autres, et en ajoutant celles et ceux dont la sociabilité se limite à un seul réseau, près d'un tiers de la population (32 %) se trouve en situation d'isolement ou proche de l'isolement. Près d'un quart des Français (24 %) déclare se sentir seul souvent ou presque tous les jours (Fondation de France, Solitudes 2025).

Détail qui parle aux citadins : l'isolement est plus fort à la campagne (14 % des habitants des communes rurales, contre 9 % dans l'agglomération parisienne et les villes de plus de 100 000 habitants), mais le *sentiment* de solitude, lui, est plus marqué dans les grandes villes — 28 % des habitants des agglomérations de plus de 100 000 habitants se sentent seuls (Crédoc, rapport Solitudes 2025).

Isolement et sentiment de solitude en France (juillet 2025)
LibelléValeur
Personnes isolées11 %
Se sentent seules24 %
Se sentent seules (agglos > 100 000 hab.)28 %
Isolées ou proches de l'isolement32 %

Source : Fondation de France / Crédoc, Solitudes 2025

Entouré de monde et pourtant seul : c'est précisément le terrain sur lequel le liking gap fait le plus de dégâts. Dans une grande ville, les occasions de rencontre ne manquent pas. Ce qui manque, c'est la certitude d'avoir été apprécié — et donc le courage de revenir.

Ce que ça change pour votre prochaine soirée

Pas de méthode miracle, juste des gestes qui tiennent compte du biais.

  • **Restez les vingt dernières minutes.** C'est souvent à ce moment-là que les conversations se détendent, et c'est exactement le moment où l'on s'éclipse pour « ne pas s'imposer ».
  • **Dites la chose simple.** « J'ai passé un bon moment, j'aimerais qu'on en reparle. » Vous offrez à l'autre l'information que vous auriez aimé recevoir. Les deux liking gaps tombent d'un coup.
  • **Montez d'un cran.** Après trois minutes de métiers et de trajets, posez la question un peu plus personnelle : ce qui l'occupe en ce moment, ce qui lui a donné envie de venir. Les données suggèrent que l'autre y est plus disponible que vous ne le pensez.
  • **Ne lisez pas le silence comme un verdict.** Un message sans réponse pendant deux jours n'est pas un refus. C'est, la plupart du temps, une semaine chargée.
  • **Comptez les faits, pas les impressions.** « A-t-elle posé des questions ? Sommes-nous restés plus longtemps que prévu ? » Ces indices valent mieux que votre résumé rétrospectif, qui est juge et partie.
  • **Recommencez.** L'intervention en jeu de piste rappelle que c'est la répétition, pas l'introspection, qui déplace le curseur.
Une salle de restaurant chaleureuse en soirée
Photo d’illustration

Le cadre fait une partie du travail

Il y a quand même une injustice : dans une soirée géante où l'on est censé « aller vers les gens », le biais a toutes les chances de gagner. À dix autour d'une table, avec un ordre de parole naturel et des gens venus pour la même raison que vous, il n'a plus beaucoup de place. Personne n'a à deviner si sa présence est légitime : elle l'est par construction. C'est tout l'objet de notre format en petit comité — un entretien en amont, une table, un repas, et des conversations qui durent assez longtemps pour que vous ayez, enfin, des informations fiables sur l'effet que vous faites.

Vous n'avez probablement pas besoin de devenir plus intéressant. Vous avez besoin de rester assez longtemps pour vous apercevoir que vous l'étiez déjà.

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Sources